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Droit de la Création

Breveter son invention ou la garder secrète, comment trancher

Breveter son invention ou la garder secrète, comment trancher

Pour une entreprise, trancher la question brevet ou secret de fabrication revient d'abord à se demander si l'invention se lit dans le produit vendu. Visible ou démontable : le brevet. Procédé interne, recette, réglage ou information qu'aucune analyse du produit ne révèle : le secret.

Ces deux voies ne protègent pas une invention de la même façon. Le brevet d'invention confère un monopole d'exploitation limité dans le temps, en échange d'une publication complète. Le secret des affaires ne confère aucun titre : il protège une connaissance tant qu'elle reste cachée, sans limite de durée, mais il tombe dès qu'un tiers la retrouve par ses propres moyens. Le reste de cette page détaille les critères qui font pencher la décision, puis les pièges de chaque option.

Ce que confère un brevet d'invention en France

Un brevet d'invention est un titre de propriété industrielle délivré en France par l'INPI (Institut national de la propriété industrielle). Il donne à son titulaire un droit exclusif d'exploitation pendant 20 ans à compter de la date de dépôt de la demande (L611-2 du code de la propriété intellectuelle), à condition de payer chaque année les annuités de maintien.

Pour obtenir un brevet, l'invention doit remplir trois conditions posées par le texte (L611-10) : être nouvelle, impliquer une activité inventive et être susceptible d'application industrielle. Un procédé brevetable apporte donc une solution technique à un problème technique. Les méthodes purement intellectuelles, les présentations d'informations et les programmes d'ordinateur « en tant que tels » sont exclus, ce qui explique pourquoi le brevet logiciel reste en France un sujet de contentieux.

La contrepartie se paie en divulgation. La demande de brevet est publiée dix-huit mois après le dépôt, avec une description suffisante pour qu'un homme du métier puisse reproduire l'invention. Une fois le monopole expiré, l'invention tombe dans le domaine public : n'importe quelle société peut alors l'exploiter librement, avec le mode d'emploi détaillé fourni par le déposant lui-même. Pour l'étranger, la protection par brevet se demande pays par pays ou par une demande européenne, voire un brevet européen à effet unitaire, déposée auprès de l'Office européen des brevets, en application de la Convention sur le brevet européen ; l'Organisation mondiale de la propriété intellectuelle gère de son côté la procédure internationale PCT.

Le secret de fabrication et le secret des affaires

Le secret de fabrication désigne un savoir-faire technique (formule, procédé, réglage de machine, tour de main) qu'une entreprise garde pour elle afin de conserver un avantage concurrentiel durable. L'exemple que tout le monde cite reste la recette de Coca Cola, jamais déposée et gardée confidentielle depuis la fin du XIXe siècle.

Depuis la loi n° 2018-670 du 30 juillet 2018, qui transpose la directive européenne 2016/943, le secret des affaires dispose d'une définition légale aux dispositions L151-1 et suivantes du code de commerce. Une information est protégée si elle remplit trois critères :

  • elle n'est pas généralement connue ni aisément accessible aux personnes familières de ce type d'information ;
  • elle revêt une valeur commerciale, effective ou potentielle, du fait de son caractère secret ;
  • son détenteur légitime l'entoure de mesures de protection raisonnables (accès restreint, clauses de confidentialité, marquage des documents).

Le secret industriel n'exige aucune formalité de dépôt et n'expire pas de lui-même. En revanche, le texte L151-3 tient pour licite l'obtention d'un secret par découverte indépendante ou par l'observation, l'étude ou le démontage d'un produit mis à la disposition du public. Un tiers qui retrouve la solution par rétro-ingénierie ne commet aucune faute, et il peut également la breveter à son tour.

Différence entre brevet et secret, critère par critère

La comparaison suivante reprend les points qui pèsent réellement dans la décision d'une entreprise innovante.

CritèreBrevetSecret de fabrication
Durée de protection20 ans au plus après le dépôtIllimitée, tant que l'information reste hors de portée des tiers
FormalitésDépôt, examen, rapport de recherche, annuitésAucun dépôt, mais des mesures internes à tenir
DivulgationPublication obligatoire à 18 moisAucune, c'est la condition de la protection
Rétro-ingénierie par un tiersExploitation interdite tant que le titre est en vigueurLicite, la protection disparaît
ValorisationLicence, cession, actif visible au bilan et face aux investisseursLicence de savoir-faire possible, plus difficile à évaluer
Preuve en cas de litigeLe titre suffit à fonder l'actionIl faut prouver le secret, sa valeur et les mesures prises

Quel est le meilleur choix entre brevet et secret ?

La bonne option entre brevet et secret dépend de la visibilité de l'invention dans ce que l'entreprise met sur le marché. Si un acheteur averti peut comprendre la solution en achetant le produit et en le démontant, garder le secret ne sert à rien : le brevet est la seule protection juridique qui résiste. Un mécanisme, une forme fonctionnelle ou un assemblage relèvent presque toujours de ce cas.

À l'inverse, un procédé de fabrication exécuté dans l'usine, une composition impossible à analyser ou un paramétrage de production se prêtent bien au secret. Le breveter reviendrait à publier gratuitement une méthode que personne n'aurait pu deviner, et à rendre la contrefaçon difficile à détecter, puisqu'on voit rarement comment une autre usine travaille chez elle. Quand elle survient malgré tout, les voies pour identifier une copie et agir contre le contrefacteur supposent d'abord un titre ou un secret documenté.

Deux autres paramètres affinent la décision. La longévité commerciale de l'innovation, d'abord : une technique dépassée en cinq ans ne justifie pas forcément vingt ans d'annuités. Le besoin de financement, ensuite : un portefeuille de brevets rassure un investisseur ou un partenaire industriel bien plus qu'un savoir-faire non documenté.

Combiner les deux pour optimiser brevet et secret

Brevet et secret de fabrication ne s'excluent pas, et leur association multiplie les avantages. Beaucoup d'industriels déposent le principe de l'invention, qui sera de toute façon visible dans le produit, et gardent pour eux les réglages, tolérances et tours de main qui rendent la fabrication rentable. La demande de brevet doit décrire l'invention de façon suffisante, mais elle n'impose pas de livrer chaque paramètre d'optimisation mis au point ensuite.

Cette stratégie mixte demande une discipline de rédaction : un mandataire en propriété industrielle trace la frontière entre ce que le titre couvre et ce qui reste confidentiel, pour éviter qu'une description trop maigre ne fragilise le brevet. Cette répartition permet de créer une barrière double : le titre interdit la copie du principe, le secret freine l'utilisation optimale du procédé. Elle suppose aussi de surveiller les dépôts des concurrents, car un savoir-faire tenu secret ne bloque pas un rival qui le brevète de son côté.

Garder l'invention secrète : les risques à connaître

Garder l'invention secrète expose l'entreprise à trois risques principaux. Le premier tient aux fuites : départ d'un salarié vers une entreprise rivale, sous-traitant trop bavard, présentation commerciale trop détaillée. Une fois l'information divulguée, la protection ne revient pas, y compris si l'auteur de la fuite est condamné.

Le deuxième risque est le brevet déposé par un tiers qui a fait la même découverte. Le texte L613-7 du code de la propriété intellectuelle accorde alors un droit de possession personnelle antérieure : l'entreprise qui exploitait de bonne foi l'invention en France avant le dépôt peut continuer à l'utiliser, à titre personnel. Encore faut-il prouver cette antériorité, d'où l'intérêt de dater ses travaux, par exemple avec une enveloppe Soleau déposée à l'INPI ou un dépôt chez un commissaire de justice.

Le troisième risque porte sur la preuve en justice. Pour agir sur le fondement du secret des affaires, le détenteur doit démontrer que l'information remplissait les trois critères légaux et qu'il l'avait réellement protégée. Une politique interne floue suffit à faire échouer l'action, alors que le titulaire d'un brevet tire avantage de son titre sans prouver autre chose que la contrefaçon.

Organiser la confidentialité en interne

Une politique de confidentialité solide passe par le contrat de travail et les accords avec les partenaires. Le salarié est tenu à une obligation de loyauté, renforcée par une clause de confidentialité qui survit à la fin du contrat. Côté propriété, la disposition L611-7 attribue à l'employeur les inventions de mission réalisées par un salarié, avec une rémunération supplémentaire au profit de l'inventeur. Avec les sous-traitants et prospects, un accord de confidentialité signé avant toute réunion technique limite les fuites ; une rigueur identique vaut pour toute œuvre de collaboration à plusieurs auteurs, où la répartition des droits se règle avant le début du projet.

Comment faire une demande de brevet ?

Une demande de brevet se dépose en ligne sur le site de l'INPI. Le dossier comprend une description de l'invention, des revendications qui fixent l'étendue de la protection, des dessins si nécessaire et un abrégé. L'office établit ensuite un rapport de recherche qui recense l'état de la technique, puis publie la demande à dix-huit mois. Le déposant peut répondre aux objections et modifier ses revendications avant la délivrance.

Avant tout dépôt, l'invention ne doit avoir fait l'objet d'aucune divulgation : un salon, une publication, une vidéo ou une offre commerciale détaillée détruisent la nouveauté. Le dispositif d'aide de l'INPI, comme le pass PI réservé aux PME, et les accompagnements de Bpifrance permettent à une petite entreprise de faire un pré-diagnostic avant de s'engager. Les garanties de protection juridique souscrites par l'entreprise peuvent aussi prendre en charge une partie des frais de défense en cas de litige, selon les conditions du contrat.

Source : Légifrance, secret des affaires.

Enveloppe Soleau, dépôt tardif et fichiers clients face au secret industriel

Une enveloppe Soleau protège-t-elle une invention ?

Non, l'enveloppe Soleau ne confère aucun droit exclusif. Elle date de façon certaine la possession d'une idée ou d'une création, ce qui aide à prouver une possession antérieure ou une paternité. Elle se conserve cinq ans à l'INPI, délai renouvelable une fois.

Peut-on breveter une invention déjà exploitée en secret ?

Seulement si l'exploitation n'a rien rendu accessible au public. Si le produit vendu laisse voir l'invention, la nouveauté a disparu et le brevet serait annulable. Un procédé resté interne peut encore être déposé.

Le secret des affaires protège-t-il aussi les informations commerciales ?

Oui, la loi de 2018 vise toute information à valeur commerciale tenue confidentielle : fichiers clients, prix de revient, stratégie, données techniques. Le secret de fabrication n'en est qu'une catégorie.

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